EAN13
9791097497484
ISBN
979-10-97497-48-4
Éditeur
Conférence
Date de publication
Nombre de pages
240
Dimensions
20 x 13,3 x 2 cm
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Interdictions israélites

Recherches économico-juridiques sur l'interdiction de la propriété aux Israélites

Conférence

À paraître
L’ouvrage de Cattaneo, les Ricerche economiche sulle Interdizioni imposte dalla legge civile agli Israeliti, fut composé entre novembre 1835 et mars 1836 ; amputé d’un paragraphe par la censure, il parut en 1837. La traduction est due à Arnaud Clément, agrégé de philosophie, traducteur de La philosophie de Leopardi d’Adriano Tilgher (Editions Conférence, 2016) ; elle est précédée d’un essai introductif de Pierre Savy, maître de conférences en histoire du Moyen âge à l’université Gustave Eiffel et directeur des études pour le Moyen Âge à l’École française de Rome, dont les recherches portent sur l’histoire des communautés juives en Italie du Nord à la fin du Moyen Âge, co-éditeur, avec A. Guetta de The Question of the Jewish Minority in Early Modern Italy (Viella, 2020) et avec Katell Berthelot d’une Histoire des Juifs. En voyage en 80 dates, de l’Antiquité à nos jours (Paris PUF, 2020). L’ouvrage contient également trois appendices : l’appendice I contient les pages vi-viii de la Préface aux Memorie di economia publica (Milan, 1860), pages qui relatent l’accueil réservé aux Interdizioni, dont l’argument se voit résumé ; l’appendice II donne la refonte du chap. des Interdictions des Israélites, etc., rejeté par la censure ; enfin l’appendice III propose un texte de Giuseppe Mazzini qui fait état du « Différend entre Bâle-Campagne et la France », reprenant le problème de Cattaneo du point de vue du rapport entre les deux législations.
Quel est le point de départ de l’ouvrage de Cattaneo (voir la « Question de droit public », § 5) ? L’achat par deux frères juifs, les frères Wahl, d’un terrain dans le canton de Bâle-Campagne avait été annulé par les autorités municipales au motif que la législation locale interdisait aux Israélites de posséder des terres, alors même que les frères Wahl avaient agi comme citoyens français et que la république suisse avait conclu des traités avec la France. Prenant la défense des Israélites et après avoir exposé « L’occasion de ce mémoire » (chap. I) et les « Origines des interdictions israélites » (chap. II), Cattaneo expose les effets économiques (chap. III) de l’interdiction de la propriété comme des autres interdictions (chap. IV), ainsi que les effets de l’interdiction de la propriété sur la population (chap. V) et sur la morale (chap. VI), puis achève d’exposer les « causes de la décadence des interdictions israélites » (chap. VII) avant de conclure.
On ne résumera pas ici l’intégralité de l’argumentation ; on insistera plutôt sur quatre points.
Convergence disciplinaire. — L’argumentation de Cattaneo se fonde essentiellement sur l’histoire (l’auteur remonte le fil des interdictions et en dresse une assez précise histoire), l’économie (avec l’exposition des conséquences économiques et sociales des interdictions des israélites, y compris au moyen de lois nettement formalisés, § 9, p. 88, par ex., ou la comparaison des richesses marchandes et des richesses foncières, § 11, p. 97 sqq.) et le droit (puisqu’il s’agit de montrer comment les mentalités se sont traduites dans le droit). Voilà pourquoi de ce mémoire pourrait être tiré « un chapitre qui aurait valeur d’appendice aux habituels traités d’économie sociale » (p. 32). On ajoutera à ces disciplines la statistique (§ 25), établissant le « nombre probable des Israélites vivants ». Cet essai constitue donc un échantillon de l’entreprise, définie par Romagnosi, d’unification du droit et de l’économie « en soumettant les prétentions de l’intérêt au frein du droit, et les assertions du droit aux sanctions de l’intérêt » (p. 29-30) : il ne s’agit que de mener un « travail particulier », et donc de « préparer » l’entreprise ainsi définie (p. 30).
Le fondement de l’argumentation : l’intérêt — C’est la convergence de ces disciplines qui permet à Cattaneo de faire fond moins sur les principes abstraits ou transcendants de tolérance et d’humanité, principes jugés « inopportuns » (§ 7, p. 53), que sur l’intérêt de la société tout entière. Loin des généralités liées à la fraternité entre les hommes, Cattaneo mesure le profit que la communauté pourrait tirer d’une levée des interdictions des israélites : « Laissez faire l’Israélite, et il saura aussi nourrir la fécondité et l’aménité de la terre de son industrie qui a amassé des millions » (§7, p. 51) Comme l’énonce le dernier chapitre avant la conclusion, « Les conseils de la bonne économie auraient tout sauvé » (§ 32, p. 200) : il s’agit donc de traiter la question comme un « problème d’économie politique » (p. 201).
Le paradoxe. — Le nerf de l’argumentation est éminemment paradoxal : Cattaneo fait voir la contradiction fondamentale des interdictions faites aux israélites : ce qui devait nuire à ces derniers est précisément ce qui les a fait prospérer alors que ce qui devait favoriser les non-Juifs les mit à la botte des Juifs : « en déclarant illicite l’intérêt légal et en terrorisant l’homme consciencieux de mettre son argent à profit, on favorisa sans le savoir l’afflux des infortunés à la porte de l’usurier » : les juifs « furent poussés vers les richesses mobilières qui devenaient de plus en plus fructueuses » (§ 8, p. 64 ; voir aussi § 17, p. 126 ; § 24, p. 157). La logique de ce paradoxe est déployée dans toute sa rigueur, notamment au moyen de comparaisons entre l’intérêt des biens mobiliers et immobiliers (chap. III, voir par ex. p. 84 sqq. ; p. 91), entre les taxes dont font l’objet les uns et les autres (§ 12, p. 109 sqq.), entre les litiges auxquels ils donnent lieu (§ 14), enfin entre les inconvénients moraux dont pâtit une jeunesse dorée peu habituée aux affaires et seulement soucieuses des rang (§ 15, p. 118) et les bénéfices moraux et sociaux qu’en tirent les juifs en terme de solidarité et de loyauté (§ 20). Non seulement les interdictions ont nui à l’économie, mais elles ont en réalité profité aux seuls Juifs. On voit la nécessité d’associer intérêt collectif et tolérance pour offrir aux Juifs les possibilités communes à tous les hommes.
Un homme des Lumières. — On comprend dès lors que Cattaneo se montre ici un homme des Lumières (dans la lignée d’un Beccaria ou d’un Verri). D’abord parce que, l’appel à la levée des interdictions faites aux juifs de posséder du foncier ne revient pas tant à projeter une société idéale qu’à établir les conditions concrètes d’une société libérale dans laquelle le profit de chacun puisse contribuer au bonheur de tous. Ensuite, parce que le conflit entre les différents traités doit être tranché selon le critère de la liberté : « Il y a ici, entre les statuts antérieurs et les traités récents, un conflit […]. Dans un tel cas, c’est toujours l’alternative de la plus grande liberté qui doit prévaloir » (§ 6, p. 47). — Du point de vue économique, on remarquera la différence marquée entre capital et argent (p. 60, § 40), la promotion de l’agriculture (« mure des autres industries », § 9, p. 81) qui le rapproche des physiocrates. — Le lecteur français ne pourra pas ne pas entendre Voltaire derrière les moqueries des « hobereaux à moitié sauvages » toisant les « hommes d’affaires de très grande importance sociale » (p. § 15, p. 115 ; voir Voltaire, Lettres philosophiques, lettre X). — Plus fondamentalement, on reconnaîtra à l’anthropologie de Cattaneo un caractère profondément historique : aucun trait n’est donné à un groupe humain par la nature, tout se construit par l’histoire et par les décisions économiques. D’où l’intérêt d’une reconstitution des raisons qui conduisirent les Juifs à s’adonner à l’usure (§ 8) ; d’où aussi les perspectives ouvertes sur l’avenir : « si l’on ne veut pas qu’il [le Juif] soit usurier, qu’on en fasse un propriétaire et notre honnête désir sera satisfait » (§ 28, p. 174), sur l’éducation : « L’art de l’usure n’est pas une affaire de sang, mais d’éducation et de position : et les juifs sont capables d’autres sortes de biens et d’autres sortes de maux » (p. 29, 176), sur l’honneur : « cet honneur devient inaccessible à ceux que la loi place dans un état permanent de dégradation » (p. 177, § 30 ; voir aussi p. 178). Parce que l’humanité est ouverte à l’histoire, aucune fatalité ne s’abat sur les hommes et le meilleur est à attendre d’un...
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